un "nous" temporaire

Moitié d’un « nous » temporaire : Anetta Mona Chişa

By: Anouk Lederle

amcInterview de l’artiste Anetta Mona Chişa qui travaille en binôme et en symbiose avec Lucia Tkácová. Art contemporain : une pratique radicale, engagée et pleine d’humour. Avec la transformation comme fil conducteur pour questionner le monde : stratégies de résistances, réalités parallèles, exercices iconoclastes et mises à distance. Plus d’informations sur Waterside contemporary Gallery London.

A.L. : Vous étiez récemment l’invitée de Bogdan Raţă, artiste et professeur

 lecture from Anetta Mona Chisa Facultatea de arta si Design Timisoara

Anetta Mona Chisa prelegere Timisoara

assistant à la Faculté d’art et de design de Timișoara pour débattre avec les étudiants. Pouvez-vous nous en dire davantage sur vous-même, votre parcours, vos racines en Roumanie ?

A.M.C. : Je suis née en Roumanie où ma famille vit encore actuellement. J’ai commencé mes études d’art au lycée d’Arad puis j’ai continué à Bratislava à l’Académie des beaux arts et de design. Après avoir fini mon master, j’ai commencé à enseigner aux « Beaux Arts » à Prague. J’étais professeure assistante au département des nouveaux médias pendant presque 9 ans. Et maintenant, je me dédie seulement à la pratique artistique avec Lucia.

A.L. : Vous habitez à Berlin et à Prague depuis l’an 2000. Avant de parler de votre travail, pourriez-vous nous dire comment vous avez rencontré Lucia Tkácová ? Comment avec-vous décidé de travailler en binôme ? Ce n’est pas si facile de partager une pratique artistique surtout quand on travaille dans le même domaine, non ?

A.M.C. : Nous nous sommes rencontrées pendant nos études à Bratislava. Nous sommes devenues très vite de très bonnes amies et nous avons commencé à travailler ensemble à partir d’une dynamique intuitive. Petit à petit, nous avons compris que notre collaboration était comme une maïeutique. Nous l’avons même perçue comme un fœtus issu d’un clan amazonien. Notre collaboration est une méthode pour se déprendre de l’égocentrisme, de la compétition, de la notion d’émulation. Cet aspect de la réflexion (de l’auto-réflexion) nous conduit à un questionnement permanent, à un processus de miroir inversé où chacune s’observe dans l’autre.

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un « nous » temporaire

Pendant le processus de création, nous nous dissolvons réellement l’une dans l’autre, au delà des limites de l’ego, de l’altérité de notre propre existence et nous reconstituons un « nous » temporaire sans aucune réserve. C’est un processus libérateur, stimulant et excitant en même temps. Notre centre de création est dans tout ce que nous partageons et dans l’espace qui existe entre nous : dans un café, dans une bouteille de merlot, dans un canapé, dans notre bibliothèque, dans une conversation skype, sur internet, dans le passé et dans le futur…

A.L. : Si j’ai bien compris votre présentation : vos préoccupations actuelles sont liées aux questions de genre et au rôle des artistes issus de l’Europe de l’Est dans un monde de l’art aujourd’hui dominé par l’Ouest. Quels ont été vos principaux combats jusqu’aujourd’hui ? Que pouvez-vous nous dire des grandes phases de votre travail ?

A.M.C.  : Être une artiste femme issue de l’Europe de l’Est est une forme de discrimination dont Lucia et moi nous voudrions nous débarrasser. Cela fait très longtemps que nous traitons cette question hier comme aujourd’hui, et c’est un lourd fardeau pour nous.

Étiqueter un artiste en fonction de son origine, de son pays ou de sa nature en tant qu’homme ou femme est caractéristique d’une approche simpliste et réductrice. Cette pratique conduit le public à une évaluation rapide et superficielle. Cette équation économique et géographique est lourde de conséquences idéologiques pour l’artiste.

a caricature published in The Industrial Worker magazine in 1911

The Pyramid of Capitalist System, 1911

Que ce soit un homme ou une femme, qu’importe d’où il vienne, ce qui est dur pour un artiste, c’est au delà d’avoir à surmonter les difficultés extérieures (le manque d’argent, le manque de reconnaissance, le manque d’attention ou les condamnations systémiques), il faut lutter avec les démons intérieurs (comme l’agitation permanente, le doute, l’autocritique, le travail incessant pour se régénérer encore et encore, essayer d’agir au-delà de sa propre bulle ou de l’instabilité de son paysage mental). Je dirais que l’essentiel et le plus difficile dans la vie et le travail d’un artiste, c’est l’endurance – d’être capable de se perdre puis de se retrouver sans cesse et de continuer quoi qu’il arrive.

Dans cet état d’esprit de recherche constante et de combat intérieur, notre thème majeur était (et est toujours) la transformation – de vouloir changer le monde en révélant l’illusion de la matrice qui nous entoure, d’inventer des stratégies de résistance et de transformation de soi. Ce sont les sujets dont nous discutons avec Lucia depuis 15 ans, même si la façon dont nous les interrogeons a évolué avec le temps.

After the order

a live monument inspired by The Pyramid of capitalist system

Cette évolution peut se lire dans notre parcours depuis notre positionnement comme critiques ou commentateurs du monde qui nous entoure jusqu’à la tentative de construire un microcosme et un macrocosme de nos existences en créant des réalités parallèles de notre monde.

A.L. : Vous travaillez avec une grande variété de médiums comme la vidéo, le dessin, la sculpture. Vous faites souvent des performances, vous utilisez de nouvelles stratégies d’intervention, des jeux de mots. Un peu comme un chef d’orchestre. Pourquoi avoir choisi plusieurs médiums et non un seul ? Diriez-vous que c’est le moyen le plus approprié pour vous exprimer et surtout pour traduire, ou explorer la complexité de votre message ?

A.M.C.  : Les idées sont toujours complexes et imbriquées c’est pourquoi il m’est impossible de les matérialiser avec un seul support ! Pour moi la forme s’adapte au contenu et les matériaux accompagnent les idées.

Je vois l’art comme un être vivant créé de l’intérieur, qui germe, qui fermente et se développe pour prendre une forme extérieure. Le processus de création, d’élaboration est vraiment très important et l’essentiel de l’œuvre est comme une performance. Comme je travaille principalement avec Lucia, un des outils les plus importants pour nous, c’est le langage. Nous vivons dans un dialogue permanent et avant tout nous sculptons les idées avec les mots. Ensuite, nous essayons d’élaborer une forme en utilisant tous les matériaux qui nous parlent : les livres, l’argent, le sucre ou le LSD, l’urine ou l’obscurité.

A.L. : Pourriez-vous nous parler de deux ou trois œuvres emblématiques que vous avez réalisées récemment pour illustrer votre démarche ?

A.M.C. : Deux de nos récents travaux se composent d’une série de sculptures à partir de pièces en euros qui ont été fondues et d’une série de totems composés de livres brûlés. Ces deux œuvres ont pour fondement l’idée de transformation qui implique un processus, une alchimie complexe de la conversion des systèmes de valeurs. L’argent, tout comme les livres, est un intercesseur qui détient une capacité de changement, de modification des substances, de transformation des êtres et de leurs idées.

sculptures d'argent fondu

Things in our hands

La série des sculptures d’argent fondu s’intitule « Les choses entre nos mains ». Ce sont des copies d’empreintes de mains en négatif (des mains tenant quelque chose), dont les formes ont été spécialement conçues pour qu’elles puissent être utilisés comme outils, un peu comme des haches préhistoriques, des instruments des temps où l’argent n’était pas encore un problème.

Nous avons cherché à transformer l’argent d’aujourd’hui (qui a uniquement une valeur fictive) en un moyen de survie utile, et même précieux pour sa valeur fonctionnelle (et artistique) et afin de libérer l’argent de sa dimension de contrôle social. Les sculptures peuvent être considérés comme des fossiles du passé et des fossiles de l’avenir, un état « avant » et « après » de l’argent. Ces deux points matérialisent les extrémités de la trajectoire de l’existence de l’argent dans notre monde.

 copies d’empreintes de mains en négatif

Things in our hand- détails

D’un côté, ils remontent à la préhistoire, avant même que la monnaie n’ait été inventée, quand la coopération était plus importante que la concurrence et que la propriété n’avait pas encore empoisonné les relations humaines. De l’autre, ils agissent comme précurseurs d’un avenir après l’apocalypse, le temps de l’après argent, quand l’argent n’aura plus de valeur et ne sera utilisé que comme matière pure. Au-delà de la dimension alchimique, de la transformation de l’argent, il y a un autre niveau de lecture : le retrait de l’argent au sein de la monnaie.

Selon la théorie quantitative de la monnaie, détruire l’argent réduit l’offre de la monnaie et par conséquent augmente la valeur de l’argent restant, et accroît la richesse collective de tous ceux qui ont de l’argent. De plus, la masse monétaire a un impact proportionnel direct avec le niveau des prix. Par exemple, s’il y a une augmentation de la monnaie en circulation, il y a une augmentation proportionnelle du prix des marchandises (et de l’art). Par conséquent, si on diminue le montant de la monnaie (même dans une proportion symbolique) cela correspond à une tentative infinitésimale pour immuniser le monde de la hausse des prix – un geste délibéré, une façon détournée dans la volonté de générer des surplus, du profit et de la richesse.

les livres comme de puissants agents qui façonnent notre conscience

Totems

Parallèlement, la série des « Totems » est composée de toute sortes de livres utilisés comme matériau même de la sculpture pour construire des objets de vénération qui expriment l’amour, la haine, le respect, le mépris, la peur de l’autre et le mot écrit. Nous percevons les livres comme de puissants agents qui façonnent notre conscience. Nous sommes pris au piège dans le monde des textes qui nous modifient constamment. Tout ce qui est imprimé devient vérité.

Le degré d’alphabétisation est considéré comme un signe incontestable de progrès et une condition de l’existence au sein de la société. Cependant, la lecture, comme processus physique, induit la linéarité, la diminution et l’abstraction. Entièrement générée par l’hémisphère gauche du cerveau, la lecture conduit à l’analyse et à la hiérarchie au détriment de la simultanéité, de la synthèse et de la plénitude.Totems -détail

La lecture nous rend dépendants de l’alphabet et nous enferme dans les filets de la
rationalité. Dans une volonté de nous libérer de la dictature de l’écrit et du fil directeur de l’institution « livre », nous avons décidé de démystifier le caractère sacré de livres, de les purifier par le feu, de les associer à la magie, pour qu’ils deviennent des objets de protection. Comme un ultime défi, nous avons transformé les livres en objets totémiques, en objets fétiches auto-protecteurs, dans une dimension d’exercice iconoclaste.

A.L. : Quels sont vos futurs projets ?

A.M.C. En ce moment, nous cherchons un moyen de communiquer sans paroles, de dessiner avec nos mains gauches, de tisser des écrans brisés, d’essayer de rendre possible l’impossible, d’explorer les postures guerrières « virabhadrasana 1 », de concevoir le scénario d’un film qui s’autodétruit, de l’attention à l’attention, de penser à d’invisibles moyens de résistance, d’apprendre des techniques pour vivre ici et maintenant.

Adidas versus Adidas

a theatre play for Europe

Anouk Lederle

De retour en France après un séjour de trois ans dans les Balkans, Anouk reste à l’écoute de ce qui se passe dans la région et depuis Paris. Titulaire d’un Master de Management et politiques culturelles passé à l’Université des arts de Belgrade, elle participe aujourd’hui à différents projets en tant que manager culturel.


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