Ukraine année 0 : évolution des enjeux sécuritaires et politiques

By: Adrien Nonjon

Affaiblie par deux années de guerre difficiles, marquées par l’annexion controversée de la Crimée par la Fédération de Russie le 18 mars 2014,  l’Ukraine post-révolutionnaire est aujourd’hui en quête d’une nouvelle légitimité politique et diplomatique. Illustration d’une lutte contre l’héritage soviétique incarné dans la corruption de l’ancien gouvernement Ianoukovitch et sa vassalité aux intérêts russes, la Révolution de Maidan de février 2014 fut pour beaucoup porteuse d’une nouvelle dynamique de changement. Alors que certains succès méritent d’être salués (octroi à l’Ukraine d’une aide européenne, cessez-le-feu précaire mais néanmoins respecté par les forces belligérantes du conflit), que dire aujourd’hui de la situation ukrainienne en 2016 ?

Panorama global de la situation en Ukraine

Comprendre la crise ukrainienne nécessite dans un premier temps d’analyser les rapports entre les réformes demandées par le peuple et la nouvelle classe dirigeante, le poids de la guerre et le désir d’association avec l’Union Européenne.
L’ouverture sur le monde occidental et plus particulièrement l’UE est d’une difficulté considérable dans la mesure où elle nécessite des réformes massives de la part du gouvernement ukrainien. Il s’agirait d’adopter 90% des demandes liées au libre échange européen de transformer en profondeur le pays sur le plan politique. La nécessité de faire évoluer la politique de voisinage et de sécurité avec la Russie pose à l’Ukraine un défi majeur à l’échelle du continent.

La spécificité du conflit ukrainien et de ses enjeux provient de la simultanéité entre les besoins de réformes et la situation de guerre que vit le pays. On peut ici comparer cette situation délicate avec la Géorgie qui avant le conflit contre la Russie en 2008 avait entamé un vaste processus de lutte contre la corruption qui sévissait dans le pays. Contrairement à cette dernière, l’Ukraine n’avait initié que des réformes partielles, souvent bloquées par les élites politiques au sein de la majorité orange ou des élites économiques et bureaucratiques locales.
En Géorgie la guerre fut brève ( du 7 au 16 août 2008), les régions sécessionnistes étant finalement reconnues après une indépendance proclamée il y a 24 ans en 1992. La guerre en Ukraine dure quant à elle encore et oscille entre pied de paix et pied de guerre, les républiques populaires du Donbass et de Donetsk n’ayant pas encore trouvé d’échos à leurs aspirations indépendantistes.
La situation actuelle peut donc être perçue comme un frein aux réformes et à l’apaisement militaire. La bataille des sanctions que se livrent Russie et Union Européenne polarise l’économie et la vie politique ukrainienne qui peine à entrevoir un avenir stable. Pourtant, le conflit peut apparaitre comme une fenêtre d’opportunité pour l’Ukraine et sa transformation politique, dans la mesure où des projets de lois autrefois oubliés sont remis à l’ordre du jour à la Rada, le parlement national ukrainien. La guerre accélère ainsi le virage pro-européen de l’Ukraine.ukraine+map+insert-bi+and+reuters

Les atteintes à la souveraineté ukrainienne qui s’est vue amputée de trois régions clés de son territoire ont consolidé l’unité nationale. La présidentielle de 25 mai 2014, qui a vu l’élection à 55% du magnat du chocolat Petro Porochenko, a apporté une légitimité démocratique nouvelle au mouvement de Maidan et ses aspirations réformatrices. Une nouvelle histoire nationale s’écrivait.
Nous sommes aujourd’hui à un carrefour. Mais les règles ont-elles changé pour autant ? Y a-t-il des freins faute de modèles ?
En dépit des promesses de lutte contre la corruption, l’Ukraine demeure à la 142ème place de l’Indice de Perception de la Corruption. La situation économique marquée par une dette de 3 milliards de dollars envers la Russie et le retrait des investissements de celle-ci constituent une pression supplémentaire pour motiver les réformes.

L’Ukraine peut-elle pour autant arriver à se transformer rapidement? Au regard de cette série d’enjeux et de difficultés, le point de non retour ne semble pas encore atteint. Néanmoins, les institutions européennes apportent un soutien double à l’Ukraine : sécuritaire en offrant une médiation lors des négociations de Minsk 1 et en suivant de près les réformes ukrainiennes.

Quels sont les défis du point de vue des réformes ?

La Révolution de Maidan offre une deuxième chance à l’Ukraine pour renouer avec la démocratie européenne. Malgré des réformes se déroulant dans un contexte socio-sécuritaire difficile, le défi premier ukrainien est de rétablir un reset politique après la fuite de Ianoukovitch.
Avec la grande réforme administrative et constitutionnelle de 2014, l’équilibre se trouve transformé en passant d’un régime présidentiel à parlementaire. Si les résultats des dernières élections montrent que le choix européen est admis par une majorité de la population, la coalition au pouvoir regroupant 4 partis demeure fragile (Bloc Petro Porochenko, Front Populaire, Parti Radical et Union panukrainienne). Ce large spectre de partis si représentatif des jeunes démocraties pèse sur certaines questions cruciales comme la décentralisation du territoire et la mise en oeuvre des accords de Minsk. Ces différents intérêts pèsent sur le vote. Les syndromes post révolutionnaires sont encore présents, beaucoup de mouvements politiques sont dans le style action directe, la pression de la rue se fait sentir dans les décisions politiques locales.4856731_3_aa47_odessa-en-ukraine_97b6587847ac9c75f648c3c1de5786b4
Le deuxième défi est celui de la crise économique. La confrontation avec la Russie a plongé l’Ukraine dans une situation difficile, les pertes liées à la Crimée sont estimées à 40 milliards de dollars. Pour ce qui est du conflit à l’Est on l’évalue à 2 milliards de dollars du fait de la présence des industries de l’expiration. Avec la guerre, le PIB a chuté de 7% puis de 11% en 2015. On peut dire que l’Ukraine renoue avec la stabilisation intérieure mais elle doit à présent renouer avec la croissance. Cette crise a énormément accru les coûts de la vie. Le pouvoir d’achat est aujourd’hui diminué par trois.
Le troisième défi est la lutte contre la corruption et les oligarques. Cette gangrène vient de la fusion entre la sphère économique et politique. Il est difficile de rompre avec celle-ci car elle est implantée profondément. Si le rôle de certains oligarques a diminué, ils gardent néanmoins leur place au sein du paysage politique ukrainien.
Il faut également faire attention à la perception des réformes. Depuis 10 ans on parle des réformes, mais elles furent lentes à être mises en oeuvre.  Avec Maidan on assista a une prise de conscience quant à la nécessité de réformer mais elles sont encore lentes à réaliser à cause de la corruption. Malgré un débat interne extrêmement tendu, quelques succès sont à recenser à l’exemple de celui de la police de proximité et fonction publique autrefois corrompues et aujourd’hui blanchies.

Le problème traditionnel ukrainien vient de la prééminence des instances non transformées en manque d’appuis institutionnels. Le contexte post révolutionnaire fait que nous avons une agressivité forte caractérisée par la méfiance envers les présidents et les institutions. Aujourd’hui la marge de manoeuvre est encore limitée. L’Ukraine a renouvelé son approfondissement de la démocratie malgré les problèmes de taille mais s’affranchir de l’héritage post-soviétique reste difficile.

De l’impact médiatique et diplomatique du conflit

Les médias internationaux parlent de « crise ukrainienne », on a ici un mélange des genres. En effet, il y avait une crise mais elle ne se situe pas à l’époque actuelle, elle date de la fuite du président Ianoukovitch et de la quête d’une nouvelle légitimé politique. La « crise » présentée dans les médias fait référence à l’intervention de la Russie. « Crise ukrainienne » est un terme strictement diplomatique. Nous devrions si nous cherchons à qualifier le conflit à l’Est plutôt parler de guerre hybride comme en Géorgie ou Moldavie. Quand on analyse les intérêts russes, la question de la Crimée ne répond à aucun impératif du conflit. Vladimir Poutine cherche simplement à empêcher par la déstabilisation de l’Ukraine sa réformation. Penser que la Russie mène le jeu en Ukraine sur le plan militaire serait une erreur dans la mesure où l’Ukraine a remporté un certain nombre de victoires. En effet le projet russe de guerre du Grand Est et Sud en s’appuyant sur les populations russophones est un échec car les autorités du Kremlin n’ont pas compris que l’Ukraine était une nation faite de deux nationalités. En lançant ses offensives terrestres, Poutine ne s’attendait pas à une consolidation du bloc européen qui réagit rapidement  en mettant en place des sanctions.

Après l’intervention officieuse russe, les accords Minsk I ont transformé le conflit ukrainien en une guerre contre des intermédiaires russes ayant violé les conditions de l’accord. Minsk II fut violé le jour même de sa signature dévoilant certains de ses paradoxes. En effet, Minsk II négocié par la France, l’Ukraine, la Russie et l’Allemagne comporte des éléments paradoxaux. Les points 1 à 4 ayant pour objet de désamorcer l’escalade de la violence apparaissent comme faciles à mettre en place, mais la Russie presse les autorités ukrainiennes à mettre en vigueur le point numéro 11 devant faire de l’Ukraine un Etat décentralisé, laissant une autonomie aux régions séparatistes.
Face à la nature de ces demandes de la part du président Poutine, les experts internationaux ne comprennent pas pourquoi l’Europe a accepté. Mettre en place une refonte aussi profonde du territoire ukrainien impose de mettre en place impérativement les premiers points de Minsk II.
Comment peut-on organiser des élections libres à ce sujet dans des territoires occupés par des troupes russes régulières?  Les accords de Minsk sont un tout et doivent être mis en oeuvre tous ensemble, et ne peuvent être choisis à la carte par les belligérants.
Malgré le caractère paradoxal de cet accord de paix, Minsk II démontra parfaitement que la pression de l’Occident fut salutaire dans la lutte pour la réforme judiciaire et anti-corruption en Ukraine. Pour espérer revoir un jour la paix régner dans les confins orientaux de l’oeuvre, les diplomates doivent tout mettre en oeuvre pour réaliser le point numéro 1.

La guerre en Ukraine fut un conflit inédit pour les diplomates européens et notamment français qui furent surpris par l’ampleur du problème et la taille du territoire ukrainien. Pour aboutir à Minsk, le Format Normandie (Ukraine, France, Allemagne, Russie) fut privilégié donnant une meilleure lecture des enjeux aux diplomates. Ce travail fut brillamment mené avec l’OSCE qui organisa 4 groupes de travail qui se réunirent à Minsk. Avec un cessez-le-feu tenant à peu près et ayant fait « que » 50 morts sur le terrain, les différentes puissances s’emploient désormais à se mettre d’accord sur la tenue des prochaines élections et réformes constitutionnelles.

ATTENTION EDITORS - REUTERS PICTURE HIGHLIGHT TRANSMITTED BY 2150 GMT ON FEBRUARY 11, 2015 MOS73 Russia's President Vladimir Putin (L), Ukraine's President Petro Poroshenko (R), Germany's Chancellor Angela Merkel (2nd R) and France's President Francois Hollande attend a meeting on resolving the Ukrainian crisis in Minsk, February 11, 2015. REUTERS/Mykola Lazarenko/Ukrainian Presidential Press Service/Handout via Reuters ATTENTION EDITORS - THIS PICTURE WAS PROVIDED BY A THIRD PARTY. REUTERS IS UNABLE TO INDEPENDENTLY VERIFY THE AUTHENTICITY, CONTENT, LOCATION OR DATE OF THIS IMAGE. FOR EDITORIAL USE ONLY. NOT FOR SALE FOR MARKETING OR ADVERTISING CAMPAIGNS. THIS PICTURE IS DISTRIBUTED EXACTLY AS RECEIVED BY REUTERS, AS A SERVICE TO CLIENTS. REUTERS NEWS PICTURES HAS NOW MADE IT EASIER TO FIND THE BEST PHOTOS FROM THE MOST IMPORTANT STORIES AND TOP STANDALONES EACH DAY. Search for "TPX" in the IPTC Supplemental Category field or "IMAGES OF THE DAY" in the Caption field and you will find a selection of 80-100 of our daily Top Pictures. REUTERS NEWS PICTURES. TEMPLATE OUT

Accords de Minsk II – 11 février 2015 (Reuters)

Puissance énormément impliquée dans le dossier ukrainien, la France profita de la Révolution pour renforcer ses relations bilatérales avec l’Ukraine. Elle prépare en ce moment même un projet de soutien à hauteur de 97 millions d’euros pour faciliter la décentralisation du territoire ukrainien ainsi que des partenariats dans le domaine de la police et du monde agricole.

Si la question du conflit ukrainien fut pendant un certains temps secondaire en Europe compte tenu de l’urgence migratoire et terroriste, elle n’en reste pas pour autant oubliée. En dépit des avancées diplomatiques notoires et des promesses de changements annoncées par le gouvernent Porochenko, l’Ukraine reste en proie à de nombreuses fragilités qui pourraient un jour, faute d’implication sérieuse, mettre à bas l’ensemble des efforts fournis par la diplomatie internationale. Non content d’avoir pu mettre en place pour le moment une « zone grise » dans l’Est ukrainien, la Russie de Vladimir Poutine fuit en avant en Crimée en renforçant ses liens et son influence dans les différentes sphères de la république autonome. Bien que le conflit soit précairement gelé, l’influence et le poids de l’héritage soviétique sont tels en Ukraine qu’il sera difficile d’apaiser définitivement les différents contentieux russo-ukrainiens.

Adrien Nonjon

Etudiant en Géopolitique amoureux des espaces orientaux européens et russes, Adrien Nonjon compte se spécialiser dans les questions diplomatiques et stratégiques en Europe de l’Est et Russie post-soviétique.


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