L’Ukraine, laboratoire politique de la démocratie

By: Nicolas Baudoin

Plus que jamais, la place de l’Ukraine en Europe est aujourd’hui au centre de l’actualité, et c’est à travers un système politique et idéologique européen que cet article abordera l’histoire mouvementée de cette nation. Le concept de démocratie directe ou du moins de prise de position populaire a rythmé les différentes étapes de l’historiographie ukrainienne, de la formation de l’Etat kiévien au IXe siècle à la guerre civile russe de 1918, et reste encore largement présent au sein des rapports sociaux de l’Ukraine moderne.

Evolutions politiques de l’Etat kiévien

Au IXe siècle, l’agriculture et les échanges commerciaux sont en plein essor sur le territoire proto-ukrainien peuplé de tribus de slaves orientaux. La proximité de la mer Noire et de l’empire Byzantin en fait une zone de passage privilégiée, notamment pour les vikings de Suède. Ce sont ces derniers qui sont au moins en partie à l’origine de la création du premier Etat slave d’orient, la Rus kiévienne. S’il prend la forme d’une principauté unitaire et centralisée à partir du règne du grand-prince Vladimir Ier à la fin du Xe siècle, l’Etat kiévien présente au stade initial de son développement une structure politique unique à son époque.

L’organisation tribale traditionnelle (polanes, drevliens, séverianes, oulitches, doulibes, chrobates et tivertses) s’est d’emblée révélée un obstacle à la construction d’un Etat unitaire, elle a en revanche été à l’origine de la mise en place des vétchés, assemblées populaires disposant d’un pouvoir considérable. Au Xe siècle, cette institution politique ne trouve son équivalent approximatif que dans les things scandinaves, ce qui n’a rien d’étonnant dans un Etat dont les classes dirigeantes et la caste militaire étaient encore largement issues des rivages de la Baltique. Il n’existe alors pas dans l’Etat ukrainien de noblesse de caste comparable aux noblesses d’Europe occidentale, mais une noblesse d’épée, les boyards, qui par transmission héréditaire finira par adopter le même mode de fonctionnement.

La Setch Zaporogue et l’Hetmanat cosaque

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A la Rada ukrainienne, le symbole cosaque de la boulava est encore employé

Le mouvement cosaque prend ses racines en Ukraine aux alentours du XVe siècle. Des groupes de serfs déserteurs, d’aventuriers ou de nobles déshérités finirent par se regrouper et être communément désignés sous cette appelation. Vers 1550, le prince Vichnevetsky créa la Setch Zaporogue (« au-delà des rapides »), un immense camp et lieu de vie des cosaques qui sera longtemps considéré comme leur capitale. Au XVIe siècle, la Setch est la seule démocratie au monde, et peut être rejointe par tous à l’exception des femmes et enfants. La Setch était organisée selon le modèle militaire en baraquements commandés par des sous-officiers.

Ces sous-officiers réunis en assemblée constituaient l’un des deux corps consultatifs de l’organisation politique de la Setch, la starshina (« assemblée des aînés »), disposant d’un pouvoir immense essentiellement en temps de guerre et plus limité en temps de paix. Les cosaques eux-même étaient réunis en une assemblée toute puissante en temps de paix, le conseil général. Il se réunissait au moins trois fois par an, mais pouvait se former à la demande d’un groupe suffisamment important de cosaques. Lors des élections ou prises de décision, il n’y avait pas de décompte des voix ni de règles précises, il s’agissait plutôt d’un fonctionnement au consensus.

A partir de 1648, le mouvement cosaque s’engagea pour une décennie dans une lutte contre la Rzeczpospolita (Pologne-Lituanie) sous les ordres du capitaine devenu hetman Bohdan Khmelnytsky. En 1656, la Moscovie mit fin à la fragile entente qui l’unissait aux cosaques au nom de l’orthodoxie en traitant avec la Pologne à Vilnius en 1656. Gravement malade, et brisé par de nombreux revers, Bohdan Khmelnytsky s’éteignit le 6 août 1657. A sa mort, il laissa l’Hetmanat, un Etat de près de deux millions d’habitants et dirigé exclusivement par les entités cosaques. Cependant, contrairement à la Setch, l’Hetmanat tenait plus de l’autocratie et de la dictature militaire que de la démocratie malgré l’existence d’une assemblée, la Rada générale.

Les soulèvements des Haïdamaks

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Illustration d’Anatoliy Dmitrovitch Bazilevitch

Le terme de Haïdamaks, contrairement à celui de cosaques, ne désigne pas à proprement parler une organisation ou une caste, mais plutôt un mouvement social de révolte qui a connu deux grands épisodes en 1734 et 1768. Au XVIIIe siècle, la cosaquerie zaporogue sur le déclin se joint à des soulèvements paysans contre le pouvoir polonais et la noblesse. En 1734, suite à la mort du roi polonais Auguste II, les cosaques soutenus par les Russes lancent une insurrection contre la Pologne pour protester contre les taxes trop élevées et entrainent avec eux la paysannerie. Mais l’épisode le plus marquant de ces soulèvements reste la Koliyivshchyna de 1768, provoquée par les pressions religieuses polonaises visant à convertir les orthodoxes ukrainiens à l’uniatisme (catholicisme grec), dont le bilan est estimé à 200 000 morts.

La guerre civile russe, catalyseur idéologique

La défaite de 1905 suivie du désengagement de la Première Guerre mondiale, ainsi que les insurrections de 1917 contribuent à instaurer un climat d’insécurité générale dans les territoires du défunt Empire russe. Alors que sont mises en place la République Populaire Ukrainienne et la République Nationale d’Ukraine Occidentale, la région devient le champ de bataille privilégié entre monarchistes « blancs » soutenus par les nations occidentales et bolcheviks « rouges » tentant de récupérer les anciens territoires de l’Empire. Les paysans et plus généralement les populations civiles sont sinon les cibles privilégiées de ce conflit ses principales victimes, et aucune force ne se propose de leur fournir une protection véritable. C’est dans ce contexte qu’émergent les « armées vertes ».

Parmi les figures clefs de ce mouvement des armées vertes figurent Danylo Terpylo, Evgeny Angel et, plus célèbre, Nestor Makhno. Combattant indifféremment les camps loyaliste et bolchévique, avec tout de même un penchant plus prononcé à l’égard de ces derniers, ces troupes populaires comprenaient jusqu’à plusieurs dizaines de milliers de soldats, comme c’est notamment le cas de la makhnovchtchina à son point culminant. Les motivations des armées diffèrent; tandis que celle de Makhno se réclame de l’anarchisme, les autres sont plus focalisées sur des aspects nationalistes qui promettent notamment la mise en place d’une Ukraine indépendante. Puissances régionales particulièrement importantes au cours du conflit, elles se retrouvent sous le feu d’une Armée rouge libérée du front blanc.

La société civile en conflit avec les institutions

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« Lustrateur populaire » affiche la benne à ordures brandie par les manifestants (Unian)

Il y a à peine une semaine, le ministre ukrainien de l’économie Aivaras Abromavicius présentait sa démission en accusant l’exécutif de corruption, symbole fort à l’issue d’un mouvement populaire d’une ampleur inédite visant justement en partie à mettre fin à la corruption de l’ère Ianoukovitch. Depuis la chute de l’URSS, la corruption endémique des classes politiques est un phénomène récurent en Ukraine, qui est à l’origine d’une défiance à l’égard des institutions en général et plus précisément de l’exécutif et du législatif. Avec un taux de confiance parmi la population de 17%, le président Poroshenko est loin de figurer sur un registre différent de ses prédécesseurs…

Cette défiance s’est traduite, comme dans beaucoup de pays de l’espace post-soviétique, par l’apparition d’un phénomène de lustration (c’est-à-dire d’épuration de la classe politique, souvent par la force) qui se manifeste encore aujourd’hui avec beaucoup de force. On peut citer par exemple le cas du député Vitaly Zhuravsky qui avait été jeté dans une poubelle en 2014. Mais bien entendu, les vitrines à résonance internationale du conflit de la société civile ukrainienne contre les institutions restent les deux révolutions de 2004 et 2014/2015, bien que revêtant un caractère fondamentalement différent. De tels mouvements s’inscrivent dans la longue lignée des soulèvements populaires et de la démocratie directe en Ukraine.

 

Nicolas Baudoin

Étudiant en droit français / droit russe à l’université Paris X


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