Nikola Vaptsarov, l’âme poétique et prolétaire de la Bulgarie

By: Tristan Trasca

Figure de la littérature bulgare, Vaptsarov a marqué le peuple bulgare autant par ses écrits que par son parcours personnel, fini un soir de 1942 sous les balles des fascistes. Aujourd’hui, un collectif hip-hop tente de mettre en lumière les vers de Nikola Vaptsarov pour que les jeunes générations s’approprient les mots puissants du poète.

Réconcilier les adolescents avec la poésie n’est pas une mince affaire. C’est pourtant le sacerdoce auquel un collectif d’artistes bulgares se consacre à travers des vidéos sur Youtube sous-titrées en anglais et français notamment et surtout des sessions dans des écoles et des centres de jeunesse dans tout le pays. Le MC à l’origine du projet ‘Zorata’ (‘L’ Aube’ en VF) nous explique d’où vient cette idée : « Mon nom est Deyan Minchev, plus connu sous le nom de MD Beddah. Je suis artiste de hip-hop depuis plus de 10 ans. L’idée du projet ‘Zorata’ m’est venue il y a peu quand j’ai essayé de faire une chanson avec les vers du ‘Poème sur l’homme’ de mon poète bulgare préféré Nikola Vaptsarov. Quand j’étais jeune et que nous étudions ce poème à l’école, j’écoutais le professeur lire le poème tout en écoutant du hip-hop avec mon écouteur dans l’oreille gauche. J’ai ainsi découvert que ce poème était écrit avec une rythmique hip-hop parfaite. Puis j’ai essayé de rapper ce texte mais je n’ai pas pu parce que je n’avais pas les compétences techniques. 10 ans plus tard, devenu MC professionnel, me souvenant du poème, j’ai essayé à nouveau et… Eureka, cela a eu lieu. Je pense que traduire des poèmes en musique moderne est une bonne manière de servir la cause oubliée de la poésie, notamment pour le jeune public. La jeune génération n’est plus intéressée par des choses désuètes comme la poésie et nous écoutons tous de la musique contemporaine. »

Nikola Vaptsarov, un nom évident pour ce projet

Quand on lui demande pourquoi Vaptsarov fait partie des poètes choisis au côté des Hristo Botev, Geo Milev ou autre Teodor Trayanov, MD Beddah répond qu’il ne l’a pas choisi. Vaptsarov était tout simplement une évidence de par « son humanité suprême et sa foi dans sa poésie couplées à une histoire personnelle lourde et triste. »

Le poète est né en 1909 à Bansko au sud-ouest de la Bulgarie dans une famille de fiers Macédoniens. Ses ancêtres ont lutté armes en main contre l’occupant ottoman pendant des dizaines d’années et cet esprit de rébellion le modèle dès son plus jeune âge. Adolescent, Vaptsarov s’adonne déjà à l’écriture ; cependant il laisse de côté son désir d’étudier la littérature à l’université et s’engage à l’Académie de Machinerie Navale de Varna. Après quelques mois au service de l’armée, Vaptsarov commence sa vie de prolétaire comme mécanicien dans une usine. Bercé par un idéal communiste et une forte imprégnation des traditions révolutionnaires de la littérature bulgare (dont Hristo Botev est le meilleur exemple), Nikola Vaptsarov devient rapidement le représentant syndical dans l’usine où il travaille.

Au-delà de ces activités, Vaptsarov tente de développer la vie culturelle de la bourgade où il vit. Il écrit des poèmes et des pièces qui passent mal dans les années 1930 où le pouvoir fasciste fait tout pour endormir et cadenasser la société bulgare et toute tentative d’éveil populaire. Malgré tout, Vaptsarov tient bon et organise même une grève suivie par 300 collègues dans l’usine, qui le remerciera bientôt. Il rapporte cette bataille dans le poème suivant :

What a struggle it was
To awaken
The life in the those people,
To break up
the crusted
deposit
of lies,
that weighed
On their lives.

Une vie de prolétaire où la poésie demeure une camarade

Ses exploits syndicaux ainsi que ses écrits connaissent un certain écho à travers le pays et Vaptsarov devient persona non grata dans le milieu ouvrier. Malgré tout, en 1940, il publie son unique recueil de poèmes intitulé ‘Les Chants des Moteurs’. Les emplois difficiles s’enchaînent, dans un moulin à farine, comme pompier sur des voies ferroviaires ou encore dans un incinérateur municipal. Les conditions de vie ardues, partagées avec des collègues qui tombent de tuberculose ou autres maladies, transcendent son idéal communiste et sa foi en la vie comme il l’écrit dans le poème suivant :

Foi

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Nikola Vaptsarov le Prolétaire

Voilà – je respire,
je travaille, je vis
et j’écris des vers
(à ma façon).
La vie et moi, en fronçant les sourcils,
nous nous mesurons du regard
et je lutte avec elle
autant que je le puis.

Avec la vie nous sommes aux prises,
mais ne va pas croire, pas croire
que je hais la vie.
Au contraire, au contraire!
Même si j’allais mourir,
la vie, avec sa brutale
poigne d’acier
je l’aimerais quand même!
Je l’aimerais quand même!

Supposons qu’à présent on me passe au cou
la corde
et qu’on me demande
« Dis, veux-tu vivre une heure encore? »
Aussitôt je crierais:
« Enlevez!
Enlevez!
Enlevez plus vite
la corde, scélérats! »

Pour elle – La Vie –
j’aurais tout fait.
J’aurais volé
sur un appareil d’essai dans le ciel,
je serais entré dans une fusée
explosive, tout seul,
j’aurais cherché
dans l’espace
une inaccessible
planète.

J’éprouverais du moins
l’agréable frisson
de voir comment
là-haut
le ciel est bleu.
J’éprouverais du moins
l’agréable frisson
de vivre encore,
d’ avoir encore à vivre.

Mais voilà, supposons
que vous preniez – Combien? –
rien qu’un grain
de ma foi,
alors je hurlerais
je hurlerais de douleur
comme une panthère
blessée à mort.

Alors, de moi
que me resterait-il?
Dès après ce pillage
je serais désemparé.
Et plus clairement
et plus exactement encore.
Dès après ce pillage
je ne serais plus rien.

Peut-être voulez-vous
l’abattre,
ma foi en des jours heureux,
ma foi en demain
qui fera la vie plus belle,
plus pleine de sagesse?

Et comment l’attaqueriez-vous, s’il vous
plaît?
Avec des balles?
Non! Déplacé!
Pas la peine! – Cela ne vaut rien! –
Elle est cuirassée
solidement dans ma poitrine
et les balles pouvant percer
son armure
ne sont pas inventées!
Ne sont pas inventées!

A l’époque, Vaptsarov et ses camarades communistes bulgares se passionnent également pour la révolution sociale espagnole de 1936. Vaptsarov consacre d’ailleurs quelques poèmes à ces compagnons de lutte qu’il ne connait pas mais qu’il sent si proche de par leurs convictions et leur volonté d’être intransigeant quand il s’agit de valeurs à défendre.

Le début de la décennie suivante pousse les communistes bulgares à organiser leur propre lutte localement dans un contexte politique où la Bulgarie s’oriente vers l’Allemagne nazie dès 1940 alors que les communistes poussent pour une alliance avec l’URSS. Vaptsarov est de ceux-ci et tente de collecter des signatures pour le paraphe d’un pacte de fraternité avec l’URSS. Ces activités lui valent un internement où il est torturé sans relâche pendant quatre mois. Libéré fin 1940, son destin est dès lors tracé, il sera de ceux qui résistent à l’oppression fasciste bulgare et allemande. En mars 1941, les forces nazies entrent en Bulgarie.

La mort sous les balles nazies

Vaptsarov est affecté au centre militaire du parti communiste bulgare. Il délaisse la poésie alors que son quotidien est maintenant occupé par la tâche complexe d’approvisionner la résistance en armes et faux documents. Le pedigree de Vaptsarov le syndicaliste, le communiste, le poète est bien connu des Allemands qui ne cessent de le harceler, sans réduire sa volonté de lutter. Un an après l’entrée des forces nazies en Bulgarie, Vaptsarov est arrêté en mars 1942. Trois mois plus tard, il sera abattu avec d’autres compagnons. Ce destin tragique amènera certains à le comparer au poète espagnol Federico Garcia Lorca, mort en 1936. Dans les dernières heures de sa vie, le poète reprendra son crayon pour livrer ces deux derniers poèmes dédiés à son peuple et sa femme, ce dernier écrit le matin de sa mort.

La lutte est implacable et cruelle

La lutte est implacable et cruelle.
La lutte est, comme on dit, épique.
Je suis tombé. Un autre prendra ma place et.. voilà tout.
Qu’importe ici le sort de l’individu?

Une salve, et après la salve – le ver.
Tout cela est si simple et si logique.
Mais dans les tempêtes nous serons toujours à tes côtés,
O mon peuple, car nous t’avons aimé!

Poème d’adieu

A ma femme

Je viendrai parfois dans ton sommeil –
Tel un visiteur lointain et inattendu.
Ne me laisse pas dehors, sur ton seuil –
Ne bâcle pas les portes, veux-tu?

J’entrerai sans bruit. Je m’assiérai doucement,
Les yeux scrutant les ténèbres pour te voir.
Quand je t’aurai regardée à satiété –
Je te donnerai un baiser et m’en irai.

Le héraut des petites gens

S’il est aujourd’hui encore célébré comme l’un des plus grands poètes que la Bulgarie ait connu, Vaptsarov le doit autant à la qualité de son art qu’à son statut de poète du peuple, parmi lequel il a réellement vécu toute sa vie. Cette position d’ouvrier donne un caractère unique et pur aux écrits de Vaptsarov selon l’écrivain bulgare Ludmil Stoyanov : « Vaptsarov était un travailleur lui-même, qui s’était identifié profondément avec les luttes de la classe ouvrière ; dans sa poésie, il met en exergue images, sentiments et idées issus de la réalité quotidienne de cette classe ouvrière. Mais il est clair que cette réalité est la vraie vie morale, humaine et harmonieuse où les hommes sont des frères et non des loups, où les sentiments sont simples, vrais et désirés – libérés de l’hypocrisie et la cupidité. » Ainsi Vaptsarov aura aussi de par sa poésie tenter de célébrer la grandeur des petites gens et de leur donner une place méritée dans le monde des arts.

Histoire

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Nikola Vaptsarov le Poète

Qu’est-ce que tu peux écrire sur nous, ô histoire?
Un jour sur tes pages rabougries
Nous étions tous des hommes ordinaires, des petits
Venus des usines, des fabriques et des chancelleries.

Nous étions des paysans
Qui sentent l’oignon, la sueur et la terre,
Sous nos grosses moustaches fusaient la colère
Les injures, furieux contre la vie et le temps.

Saurais-tu au moins reconnaître le fait
Que nous t’avions nourrie d’événements
Que tu t’enivrais jusqu’à perdre la tête
Du sang versé par les hommes et les femmes?

Tu ne traceras que quelques contours
Mais le fond, je le sais, sera le grand vide,
Et nul n’aura donc osé dire les rides
Que le drame a creusées dans le cœur de chaque homme.

Les poètes seront pris par le rythme rapide
De leurs récitals à travers le pays,
Et nul n’écrira la peine des gens simples
Diffuse dans l’espace, comme une larme infinie.

Etait-ce une vie qu’on pût décrire?
Etait-ce une vie qu’on pût remuer?
Car elle puait à en mourir
Et fut amère comme l’herbe de l’été.

On nous mettait au monde… dans les champs
Sur les talus où pousse l’épine;
C’est là que nos mères en se tordant
Mordaient leurs lèvres de résine.

L’automne nous tuait comme des mouches
Le Jour des Morts, les femmes hurlaient,
Leurs pleurs coulaient en neuves farouches
Et seule l’herbe folle les entendait.

Ceux d’entre nous qui survécurent,
C’est la besogne qui les brisait.
On travaillait, on peinait dur,
Pire qu’une machine, qu’une bête de trait.

Nos pères glosaient à la maison:
« Ben, c’est comme ça depuis toujours. »
Haussant épaules nous crachions
Sur leurs conseils stupides et lourds.

Nous quittions vexés la table
Et l’on rôdait le long des rues
Comme si l’espoir et l’inconnu
Tombaient sur nous des hauts érables.

Dans les cafés grouillants de monde
On se tassait autour des verres,
On revenait la nuit profonde
Les nerfs tendus par les nouvelles.

O espoir qui nous berçait
Sous le ciel de plomb pesant
Le vent de feu brûlait le sang:
« Je n’en peux plus! J’en ai assez! »

Dans des volumes poussiéreux
Parmi les lettres, sur les pages,
On entendra le cri sauvage
De nos douleurs, des jours hideux.

La vie de son poing immense
Nous assenait des coups d’airain,
Droit aux bouches gercées de faim
Forgeant une langue rugueuse et dense.

Et les poèmes que l’on compose
Dans l’insomnie des nuits d’hiver
N’ont point l’odeur légère des rosés,
Ils sont haletants, rigides, austères.

Nos peines refusent les récompenses
On hait les phrases et les clichés
Ainsi tes pages moins intenses
Pèseront moins, seront plus gaies.

Raconte aux hommes nos espérances
A la relève qui nous remplace
Dis simplement, avec audace,
Qu’on a lutté pleins de vaillance.

Voltaire a écrit que « la poésie est une espèce de musique, il faut l’entendre pour en juger. » La plus-value de la démarche du projet ‘Zorata’ se situe également dans cette volonté de rendre grâce à la musicalité des textes de Vaptsarov pour qu’ils puissent être entendus. MD Beddah nous explique les sensations ressenties quand il clame un poème de Vaptsarov: « Les frissons viennent de partout, parfois même des larmes à cause des émotions fortes suscitées par les mots, la musique et la performance. »

Certes, les écrits de Vaptsarov peuvent paraître désuets, les échos d’un monde perdu. Un monde où la conscience collective existait encore. Mais peut-être y a-t-il dans ses vers quelques espoirs à tirer pour le futur, afin de « bâtir l’usine de la vie pour nos enfants. »

Tristan Trasca

Jamais aussi à l’aise que dans un bus ou un train. De Prishtina à Riga.


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